Le centre vital et originel "HARA"

 Profondément intégrée dans la culture japonaise, la centralisation abdominale (HARAGEI) est conçue comme une Voie d'éveil de la Conscience, à l'image de cette statue, sereine et joviale, soutenue par un ventre proéminent ("HARA" signifiant "ventre" ou "bas-ventre") ; une proéminence disgracieuse pour un occidental, alors qu'elle symbolise au Japon une force naturelle et vitale au même titre que la respiration ou la digestion.

 

Qualifié de "foyer ancestral d'énergie", le point de centralisation situé au cœur Hara est aussi qualifié de "Centre Terre" (SEIKA TANDEN), à l’image de la Terre qui équilibre et fusionne les énergies vitales.

 

Nos anciens avaient d'ailleurs bien compris l’importance du travail des hanches (KOSHI), du bassin ou de la sangle abdominale pour soulager les reins et le dos dans des tâches difficiles, certains athlètes aussi… Mais ils n'avaient pas établi de liens entre la compensation de l’effort physique et la puissance de l’esprit, car perçus comme des entités différentes, contrairement au Japon où ils sont indissociables et fusionnels.

 

Source d'équilibre et de coordination gestuelle, la centralisation abdominale relève donc aussi d'un état d’être, ce qui fait que si nous ne sommes pas éduqués en ce sens, nous nous coupons de nos racines et nous nous identifions à une personnalité excentrée et illusoire, l'Ego ou le "Moi-je".

 

Ainsi, le wajutsuka sait par expérience que s’il sursaute, s'agace, s’énerve, hésite ou gesticule, il s’est tout bonnement déconnecté de son centre originel. En y rassemblant les forces de son esprit et son énergie, ses émotions sont de nouveau canalisées. Ce faisant, il se grandit et s’élève, vu qu'il est plus facile de perdre la maîtrise de soi que de la garder.

 

En perdant ou en ignorant ce point de centralisation, nous nous égarons et nous nous dispersons, alors qu’en y condensant toutes nos énergies, nous connectons avec nous-mêmes, au-delà des tourbillons de l’existence, tel un havre de paix ou une oasis où nous pouvons nous réfugier, prendre de la distance et nous ressourcer... Ainsi rire, pleurer ou parler du HARA est le signe d’une bonne santé mentale et émotionnelle.

 

Harmoniser ses pensées, ses sentiments et ses actions nous amène progressivement à les dissocier et à les objectiver, autrement dit ne plus en être le jouet. C’est à ce stade que l’on peut réellement parler d’éveil de la conscience et d'harmonie avec les énergies cosmiques.

 

On comprend ainsi plus aisément qu’ en Asie, et donc au Japon, cette doctrine embrasse tout autant l'éducation que la culture et les arts (y compris les arts guerriers), de même que les pratiques religieuses ou philosophiques, car la portée de cet enseignement n'est pas seulement à dimension humaine, mais aussi à portée cosmique et universelle (WA).

 

« La vérité ne peut s’atteindre que par la compréhension des contraires » (Moine Zen TAKUAN)

 

 

Un Maître Zen expliquait ainsi à ses disciples le principe de la centralisation abdominale et le sens de l'exercice. Placez une carpe dans un étang au milieu duquel il y a une pierre ; placez une autre carpe dans un second étang, dépourvu de pierre. Dans le premier cas, la carpe nagera autour de la pierre, et cela lui procurera un exercice constant, sans pour autant éprouver de la résistance. Vous verrez qu'elle grossira plus vite que la carpe de l'autre étang : cela provient de la répétition "sans fin" du même mouvement.

Le "KI" ou souffle universel et vital

Selon la philosophie inhérente au Budo, c'est de cette substance fondamentale, de cette vibration originelle ou "souffle de vie", à la fois unique et universel (ou KI), qu'émane ou retourne toute forme de vie. Ce processus d'alternance et de mutations faisant que sa valeur absolue n'augmente ni ne diminue jamais, comme un réservoir inépuisable ou un puits sans fond... C'est certainement pour cette raison que le point de centralisation abdominale est aussi appelé au Japon "KIKAI TANDEN" ce qui signifie "Océan du KI".

Invisible mais pourtant perceptible, comme l'ambiance d'un lieu, sa beauté ou sa nocivité, le parfum d'une fleur et l'air qui le propage... le "KI" imprègne tout aussi subtilement, en Orient, des disciplines aussi diverses que la médecine, la calligraphie, la nutrition ou l'arrangement floral... et bien entendu les Arts Martiaux, vu qu'il ne relève pas du domaine du savoir mais plutôt de celui du vécu et du ressenti.

Un concept qui évolue mais qui demeure encore assez mystérieux en Occident, où les différentes manifestations de ce que l"on qualifie d'énergie, sont plutôt appréhendées "matériellement" : on brûle des calories, on consomme des nutriments, de l'oxygène, de l’électricité ou de l'énergie solaire... mais sans se soucier de ce qui caractérise ce "dynamisme vital commun" qui, au delà même des différents constituants chimiques ou organiques qui les composent, leur donne cohésion et cohérence. Le "KI" est donc le lien rythmique et vibratoire qui associe l'Homme à la Terre, et par delà même, les différentes formes de Vie au cosmos et à l'univers.

Certains exercices pratiqués dans notre méthode permettent d'en prendre conscience progressivement, notamment les katas qui sollicitent ces énergies et les réunissent. L'énergie purement physique ou purement cérébrale cédant progressivement la place à plus de souplesse, d'harmonie, de coordination, et donc moins d'efforts (et de blocages énergétiques) dans nos réalisations techniques. C'est une "énergie" nouvelle qui est ainsi éveillée et mise en mouvement dans la vie de la personne. Nous intégrons aussi le fait que nous respirons au-delà de notre enveloppe physique, osseuse et charnelle, et de l'air qui nous entoure et nous interpénètre...

 

Le "Kokyu" ou respiration

 

On peut survivre plusieurs jours sans manger, plusieurs heures sans boire, mais on ne peut cesser de respirer que quelques minutes, et encore, si on fait le plein d'oxygène avant ! C'est tellement machinal qu'on en oublie l'importance, et pourtant, combien d'inspirations et d'expirations dans une journée... ? Dans une nuit ? Et dans une Vie !? Ne passe-t-on à côté de quelque chose, sachant que par exemple, la racine latine "spirare" est à l'origine des mots "esprit" et "respiration" ?

 

Respirer la Vie à pleins poumons c'est vivre et non survivre, ou vivoter, et cela passe obligatoirement par une prise de conscience de la respiration, au delà du simple mécanisme physique de l'air qui entre et qui sort des poumons. Ce n'est pas par hasard si le "besoin de s'oxygéner" se décline au sens propre comme au sens figuré, vu que cette nécessité vitale se rapporte tout autant au physique qu'au psychique. Cela nous concerne à part entière.

 

L'Orient sait depuis longtemps que la pratique régulière d'une respiration interne et profonde (diaphragmatique, complète...) engendre un meilleur métabolisme, ce qui accroît notre pouvoir vital et contribue à instaurer une meilleure santé, mais qui surtout, englobe toutes les énergies vibratoires du Vivant, l'Homme et l'Univers, le microcosme comme le macrocosme...  car issues du souffle primordial (KI). La respiration est donc le trait d'union du Vivant, le pont indispensable pour canaliser les énergies, les assembler et les échanger.

 

La pratique de la respiration dans la méthode Wa-jutsu est donc essentielle et indissociable des deux doctrines précédentes relatives au "KI" et au "HARA". Elle permet une meilleure fusion des énergies essentielles "Ciel" et "Terre", ainsi qu'une stimulation des énergies ancestrales et défensives. Mais aussi et surtout, grâce au souffle coordonné à l'action et à la concentration de l'esprit sur l'attitude juste (SHISEI), en totale harmonie avec le centre du Tao, elle nous ouvre à l'essence même de la Vie dont l'énergie directrice représente la puissance de ce que les Maîtres orientaux qualifient de "KOKYU".

 

 

Le "TAO" réunit la matière et l'esprit

 

La Chine ancienne avait observé que la Vie n’était que mouvements, mutations et relations et que l’Être humain était lui aussi soumis aux fluctuations de l’univers, même s’il n’en n’avait pas forcément conscience, car des règles gouvernent ces mouvements, des principes établissent ces mutations et des lois président à ces relations.

 

C'est par l’alternance de deux forces à la fois antagonistes et complémentaires que la VIE se manifeste. Elles s’engendrent et se repoussent, tels le jour et la nuit, et sont qualifiées par les anciens chinois de "YIN" (ou "absence de clarté") et de "YANG" (ou "clarté du soleil"), ou encore de principe "féminin" et de principe "masculin".

 

Ces deux mouvements spiralaires sont inversés, l'un involutif (du haut vers le bas) et l'autre évolutif (du bas vers le haut ). C'est ce que symbolisent ces deux formes s'imbriquant l'une dans l'autre, à savoir le manifesté et le non manifesté, ou le moins manifesté, l'esprit et la matière, le centre et la périphérie ; l'interne ou l'envers (Ura), l'externe ou l'endroit (Omote). Elles doivent se dédoubler pour retrouver leur unité primordiale, c'est pourquoi une ligne courbe serpente et sépare ces deux portions où chaque contraire est présent à l'état germinal (point de couleur inverse) symbolisant la croissance et la décroissance, la matérialisation et la dématérialisation d'un TOUT (ou Principe universel "WA"), où se fondent les contraires.

 

Rapporté aux cycles saisonniers, le printemps est donc le jeune "yang" croissant qui se dégage de l'hiver, et dont la croissance stimule la montée de l'énergie, la sève monte, les jours rallongent... pour arriver à sa pleine expansion en été (grand yang). Le phénomène s'inverse ensuite à l'équinoxe d'automne puis au solstice d'hiver, les énergies rentrent, la sève redescend, les nuits deviennent plus longues, les Hommes et les animaux se calfeutrent... mus par cette savante alchimie où le printemps se prépare à l'abri et "à bas bruit" de façon à renaître à nouveau.

 

Sur le plan astrologique et astronomique, la nouvelle année démarre donc tout logiquement à l'équinoxe de printemps (point vernal). (A savoir que les mouvements des constellations et des planètes sont eux aussi involutifs et évolutifs).